Autrefois, durant les bavardages des longues soirées au pied des tours, les bandes promettaient de faire un sort aux policiers. Ils s'exaltaient en groupe, dans la cité. Avec l'apparition des blogs, ces pages Internet que l'on crée d'un clic pour parler de soi, le délire de certains peut toucher tout le monde.
Au point d'inquiéter les Renseignements généraux qui, dans un rapport rédigé fin juillet que Le Figaro a pu lire, soulignent les liens entre des violences urbaines dans certains quartiers et les blogs des bandes locales. «Ce nouveau mode de communication entretient un climat de surenchère dans les délits à commettre – rébellions, incendies volontaires – permettant d'expliquer le regain simultané de tensions récemment enregistré dans l'agglomération de Roubaix», écrivent notamment les policiers.
En juillet, des membres de la bande «QG 179» de la cité de l'Alma à Roubaix (Nord) – un des 25 sites pilotes désignés par le ministère de l'Intérieur – ont brûlé des véhicules, agressé des passants et perturbé les cérémonies de la fête nationale qui se sont terminées par une course-poursuite avec les forces de l'ordre.
Présentées comme des trophées, les photos de voitures en flammes sont apparues sur les blogs... «C le premier grand feu ke g fé. Yé mortel non ?», se vante un internaute dénommé Bad loc the suicide, dans le langage phonétique prisé des jeunes. Trois filles enthousiastes s'empressent de le féliciter.
Les actes de délinquance offrent l'occasion de se faire un nom sur la Toile. Des adolescents plastronnent, le visage parfois dissimulé, des armes à la main. Tandis que les bandes rivales s'envoient des avertissements par blogs interposés dans une guerre des cités qui fait régulièrement des blessés.
Ces pages n'abritent pas que des messages de violence. On y trouve, à côté des poses de caïds, des belles voitures, des photos de famille, des messages mièvres. Mais comme un refrain, les menaces contre les policiers fleurissent partout.
Certains diffusent même des informations sensibles. Un blog révèle ainsi le type de véhicule et les numéros d'immatriculation privés des policiers de la BAC. Les blogs divulguent ainsi à un grand «nombre de délinquants les techniques policières, montrent l'intérieur des commissariats, les visages des policiers, et constituent un danger certain pour les fonctionnaires», s'alarment encore les RG.
«Le monde virtuel compte autant de problèmes que le monde réel», reconnaît Pierre Bellanger, le PDG de Skyrock, véritablement architecte de cette cyberplanète pour ados. Dès 2002, ce groupe de médias a senti l'extraordinaire engouement pour ces pages personnelles aussi faciles à poster qu'un mail. Il revendique aujourd'hui 2,5 millions de blogs hébergés sur son site. Pour limiter les contenus illégaux, une quinzaine de personnes surveillent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les dizaines de milliers de blogs qui naissent chaque jour, «soit 400 000 à 500 000 articles supplémentaires», détaille Jérôme Aguesse, le directeur de production.
L'entreprise a mis en place un triple filtrage. L'ordinateur pointe d'office les pages contenant des mots clés comme nazi, naz, qui sont ensuite relues. L'équipe de surveillance vérifie également le contenu de blogs dénoncés par les internautes. En effet, 100 à 200 messages envoyés par des «cybercops» (des internautes vigilants) parviennent tous les jours à Skyblog. Enfin, les responsables se livrent à un examen méticuleux des photos et vignettes, pour éviter notamment toute image pédophile. Moins de 1% des blogs sont finalement épinglés. Au grand dam des policiers qui prônent un tri plus sévère et soulignent les dangers des sites les plus violents.